Témoin de l’espérance au Québec

LA VÉRITABLE ESPÉRANCE CHANGE NOTRE RAPPORT AVEC LES AUTRES

Mgr Pierre-André Fournier est archevêque de Rimouski et président de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec. Le lundi 15 avril dernier, à Laval, il a présidé la messe d’ouverture de la XIII Assemblée générale de la Société des Missions-Étrangères. Il a prononcé une homélie dans laquelle il a répété que les missionnaires étaient appelés, de nos jours encore, à être des « témoins de l’espérance », le thème de cette Assemblée. Il a accepté de répondre aux questions de M. François Gloutnay. [Pour vous abonner à un prix très modique, cliquez: Revue de la Société des Missions Étrangères, juin 2013]

MGR FOURNIER, QUELS SONT LES PRINCIPAUX DÉFIS AUXQUELS FAIT FACE AUJOURD’HUI NOTRE SOCIÉTÉ?

Je dois admettre qu’on a beaucoup de chemin à faire, notamment quand il est question de partage des richesses. Comment ne pas voir le fossé qui se creuse actuellement entre ceux qui ont plus et ceux qui ont moins? On entend parler des salaires faramineux des directeurs de banque et des professionnels. Et quand on est bénéficiaire de l’aide sociale. on n’a pas mille dollars par mois. Certains obtiennent un tel salaire à l’heure!

On a une société coupée en deux. La moitié de la population du Québec vit à Montréal et dans la grande région métropolitaine. C’est un fait unique pour une société.

La conséquence d’une telle situation est qu’on prend des décisions qui ne sont pas toujours modulées. C’est au cœur du débat actuel sur l’assurance-emploi. On veut que les gens acceptent un poste dans un rayon de cent kilomètres de leur domicile. Mais le déménagement de quelques familles dans un petit village va entraîner des risques pour l’avenir même de la communauté. On fermera l’école, puis la paroisse. Ici, on ne tient compte que du niveau économique, on a une vision à courte vue. On décide des lois à Montréal mais elles ont des impacts dans l’ensemble du Québec.

DU CÔTÉ DE L’ÉGLISE, N’Y A-T-IL PAS AUSSI DES DÉFIS?

J’aime bien le récent texte de la Commission épiscopale pour la justice et la paix de la Conférence des évêques catholiques du Canada. On y traite de l’enseignement de l’Église sur l’environnement.

Aujourd’hui, on se préoccupe beaucoup, et avec raison, de l’environnement, de l’écologie. Pour bien de gens, l’environnement, c’est l’air, la nature, les oiseaux, l’eau. Bien sûr qu’il faut protéger tout cela de la pollution. Mais on oublie, dans tout cela, l’être humain. Les évêques, dans leur texte disent qu’il faut plutôt « cultiver une écologie authentiquement humaine », Cela veut dire respecter à la fois la nature, le bien commun et la dignité de la personne humaine.

Cela me fait penser au débat actuel sur l’euthanasie qu’on a déguisé sous le terme d’aide médicale à mourir. Cette dignité de la vie, c’est un problème important qui mérite qu’on s’y intéresse et qui fait partie de la justice sociale.

VOUS SEMBLEZ PESSIMISTE, PAS TRÈS ENCLIN À L’ESPÉRANCE DEVANT TOUS CES DÉFIS.

Il faut faire attention aux images que projettent les médias sur nos sociétés canadienne et québécoise. Il y a un danger de constamment rappeler, dans la société mais aussi dans l’Église, tout ce qui va mal.

Nous, comme évêques, nous avons parfois le souffle court. On nous demande de participer à des célébrations, à des fêtes. Mais cela ne paraît nulle part, ce n’est pas connu. Si on obtenait la première page pour tous ces événements, ce serait extraordinaire.

C’est bon que les médias s’intéressent aux aspects négatifs, aux problèmes. Mais il faut bien évaluer la situation de la société et de l’Église. Je ne dis pas que c’est parfait, qu’il n’y a pas de problèmes, mais il faut faire preuve de prudence dans nos jugements et notre analyse.

VOUS VOYEZ DONC DES SIGNES D’ESPÉRANCE.

Il y a beaucoup de signes d’espérance. Comme ce réveil de la population face aux écarts de richesse, face à la pauvreté. Dans les régions, les gens réagissent beaucoup, notamment devant les réformes proposées à l’assurance-emploi et l’aide sociale.

Je crois que l’espérance au Québec est aussi liée à l’espérance de l’Église, en ce qui a trait aux valeurs humaines, notamment. C’est le pape François qui l’a dit récemment. Notre foi en la résurrection vient modifier nos attitudes quotidiennes. Pour moi, la véritable espérance change notre rapport avec les autres,

JUSTEMENT, QUELS SIGNES D’ESPÉRANCE VOYEZ-VOUS DANS L’ÉGLISE D’ICI?

Pour ce qui est de la catéchèse, on fait face à des situations nouvelles. On a des jeunes qui s’inscrivent mais qui n’ont pas entendu parler de Jésus, qui n’ont pas eu de première annonce dans leur milieu.

On devrait s’inspirer des Églises missionnaires, de leurs expériences dans l’animation des jeunes. Je pense qu’on devrait lancer un mouvement catéchétique et pas seulement faire de la catéchèse. Il faut que les jeunes connaissent l’expérience de vivre dans un mouvement comme nous. On a eu cette chance d’adhérer à des mouvements, comme les croisés ou la JEC, la Jeunesse étudiante chrétienne. On était fiers de faire partie de ces groupes, d’en porter le gilet ou la casquette et de s’identifier aux valeurs qu’ils proposaient. C’est un rêve que je caresse : que nos efforts au niveau de la formation chrétienne débouchent sur un véritable mouvement. Les catéchètes seront reconnus, tisseront des liens entre eux et développeront la fierté de faire partie de ce groupe.

Un autre signe d’espérance, c’est que les baptisés découvrent actuellement toute la richesse qu’ils ont reçue. C’est énorme cette redécouverte de tout ce qu’on peut être et réaliser en Église.

Chez nous, par exemple, on a tenu une formation sur le leadership partagé. Une cinquantaine de personnes y a participé. Il n’y a pas si longtemps, dans nos propres diocèses, les formations étaient réservées aux prêtres et aux agents et agentes de pastorale. Elles sont maintenant ouvertes aux animateurs et animatrices dans les équipes locales et paroissiales, à ceux qui président les ADACE (assemblées dominicales en attente de célébration eucharistique) ou les funérailles, Les gens développent leurs compétences, ils sont heureux de ces formations et ils en redemandent. Il faut continuer dans cette voie.

La Parole de Dieu est aussi une source d’espérance. On vient de loin. Certains lecteurs et lectrices de Missions Étrangères s’en souviendront, on disait que la messe était bonne à partir de l’offertoire. La première partie de la messe n’était pas si importante. Je me souviens que les hommes allaient fumer à l’extérieur et une personne allait les prévenir lorsque le sermon était terminé. Cela n’a pas aidé à faire connaître la Bible et la richesse des textes bibliques. Je constate qu’il y a aujourd’hui une redécouverte de la Parole de Dieu et de la réflexion sur ces textes.

Il faut se recentrer sur Jésus Christ. Le reconnaître comme l’envoyé de Dieu, comme le Fils du Père. La morale, la liturgie, c’est bien. Mais le plus important, c’est cette question de Jésus, « Pierre, m’aimes-tu? »

L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS-ÉTRANGÈRES S’INTÉRESSE AUX TÉMOINS DE L’ESPÉRANCE. LES MISSIONNAIRES EN SONT-ILS?

Avant qu’il ne soit nommé évêque de Choluteca, le Supérieur général Guy Charbonneau, p.m.é., m’avait invité à cette assemblée et m’avait lancé cette question. Qu’est-ce que les évêques attendent des missionnaires? Et il avait ajouté qu’il voulait que je réponde à cette question dans une homélie … de vingt minutes!

Je veux d’abord rendre hommage au travail des missionnaires. Qu’un pape vienne d’Amérique du Sud, ce n’est pas un hasard. C’est qu’il y a eu là-bas des générations de missionnaires qui y ont œuvré. Aujourd’hui, l’Amérique du Sud est l’endroit où il y a le plus de catholiques dans le monde.

Il faut aussi reconnaître et faire connaître les expériences fécondes que les missionnaires ont animées. J’ai pu discuter avec des missionnaires du Honduras afin de savoir comment ils préparent les célébrations de la Parole. Cs sont les laïques qui les prennent en charge tandis que les missionnaires vont de village en village. Il y a là des éléments qui peuvent être reproduits dans notre réalité.

J’ai demandé à des missionnaires où se tiennent leurs rencontres dominicales. Ils répondent que c’est à l’église; mais aussi à l’école ou même … sous un arbre. J’en conviens, avec nos longs hivers, cette dernière solution ne serait pas praticable ici.

Selon moi, c’est la communauté chrétienne qui doit être priorisée. On ne ferme pas une paroisse parce qu’il n’y a plus de prêtre disponible. Et on ne devrait pas fermer une paroisse parce qu’on n’a plus les moyens de payer les dépenses. L’Église existe quand il y a une communauté. Chez nous, on a commencé à avoir des paroisses qui n’ont plus d’église. Des paroisses célèbrent dans une bibliothèque, dans l’ancien presbytère, dans la sacristie ou dans une salle paroissiale. C’est un changement de paradigme. Les missionnaires connaissent cette réalité.

Enfin, ils ont toujours apporté une aide au niveau de la santé et de la justice sociale. Quand je suis allé en Argentine, ce qui m’a fasciné dans un village, c’est que les Sœurs de la Charité de Québec ont remis sur pied l’hôpital abandonné. Devant cela, les gens sont revenus s’établir, ils ont restauré l’église, puis le cimetière. Le village est aujourd’hui plein de vie car on a tenu à s’occuper des malades. Pour moi, c’est le véritable témoignage d’espérance que donnent les missionnaires.

MERCI,  MGR  FOURNIER