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La fin des signes religieux ?

Je suis d’accord avec l’interdiction des signes religieux dans les lieux et les institutions qui relèvent de l’État, particulièrement pour les employés qui y travaillent. Mais, j’estime que les citoyennes et citoyens de toutes appartenances ont le droit de participer sereinement aux débats qui permettront d’adopter la meilleure loi possible.

Premièrement, je pense que l’identité d’une personne ne repose absolument pas sur un signe religieux. Je suis chrétien, catholique, porteur d’une croix discrète, mais mon identité chrétienne n’est pas affectée si je l’enlève. Je participe à l’assemblée du dimanche dans une église, mais l’assemblée, les prières et ma foi ne seraient en rien diminuées si on se rassemblait dans un bâtiment ou une salle sans signe distinctif. Mon identité chrétienne repose sur les exigences fondamentales de ma foi: l’amour de Dieu et du prochain. L’interdiction de la croix ou du crucifix dans les lieux relevant de l’État ne peut en aucune façon porter atteinte à ma foi chrétienne. Ainsi, je peux vivre pleinement ma foi ici au Québec, et n’importe où au monde. Élaborer sur ce dernier point serait long, mais serait l’objet d’un autre article.

Deuxièmement, dans notre société constituée de personnes différentes par leurs cultures, langues, religions, idéologies politiques, nous sommes en contact avec les autres dans un espace public qui est loin d’être restreint aux lieux relevant de l’État. Les restaurants, les magasins, les rues, les routes, les salles de spectacle, rien de cela ne relève de l’État. Nous avons beaucoup d’endroits où nous pouvons vivre notre différence, faire preuve de tolérance et apprendre des autres. Le parlement, les hôpitaux, les écoles, les tribunaux et d’autres services gouvernementaux ne doivent pas privilégier l’une ou l’autre culture; je dis qu’ils doivent refléter la neutralité de l’État. Un bon projet de loi basé sur la neutralité de l’État, précédé d’un débat entre tous, permettrait quand même de moduler la neutralité pour ne pas se retrouver devant une neutralité pure et dure qui, à la limite, deviendrait ridicule ou inhumaine.

Troisièmement, ne soyons pas dupes. Beaucoup de ceux et celles qui prennent la parole présentement à ce sujet ont un agenda politique. Partout où des humains vivent ensemble, un jeu de pouvoir se produit. La société est faite de leaders et d’une foule de personnes acceptant plus ou moins le sens de la vie qu’ils prônent, les orientations qu’ils indiquent et même des comportements définis. Notre société démocratique cherche à établir le meilleur équilibre possible entre ces pouvoirs et ces orientations. Les élus politiques adoptent des déclarations de principes (charte des droits) élaborées à partir de valeurs fondamentales. On reconnaît ici les valeurs de paix, de justice, de liberté et d’égalité. L’actuel gouvernement, malgré que ce soit une entreprise périlleuse, proposera une charte de la laïcité qui essaiera d’aménager notre vivre-ensemble. Notre tradition démocratique permet que ce projet se réalise sans qu’on sorte les armes par une discussion civilisée où les uns les autres acceptent de prendre en compte des points de vue différents. Participer au débat public est donc une responsabilité attachée à notre modèle démocratique. Personne ne peut se défiler. Le chrétien comme les autres.

En tant que disciple de Jésus Christ, je dis qu’aucun signe religieux n’est constitutif de ma foi. Par contre, je constate que certaines personnes ont besoin de publiciser leur appartenance religieuse et certains leaders se servent de ces signes pour exercer un pouvoir sur les membres du groupe religieux et renforcer la position et l’influence du groupe dans la société. Au Québec, les leaders catholiques l’ont fait par le passé. Nous ne voulons pas revenir à cette époque ni à ce type de société. Nous avons le pouvoir de définir dans quel genre de société nous voulons vivre; prenons nos responsabilités et participons au débat sans intolérance, respectueux des personnes et de leurs opinions, mais intransigeants sur nos valeurs.

À propos de groupes religieux, ne soyons pas naïfs en ce qui concerne l’Islam. Des groupes intégristes se disputent le pouvoir au sein de l’Islam et transportent leurs affrontements partout où leurs fidèles s’installent. Certains fidèles auront beau me dire qu’un signe religieux est essentiel dans leur foi, c’est faux pour ce que je connais de l’histoire de l’Islam. Ils peuvent prétendre qu’ils portent librement un vêtement, je suis libre de penser le contraire et d’exiger que l’État ne soit pas complaisant à leur égard. La tolérance est une chose, la complaisance, une autre. La complaisance devient à un moment donné trahison de ses valeurs.

La parabole de l’âne qui porte une idole

La parabole de l'âne qui porte une idole

Un âne qui portait sur son dos une idole passait au milieu d’une foule en plein centre de la ville. À la vue de l’idole, les gens se prosternaient en grande hâte devant l’effigie du dieu qu’ils adoraient. Mais cet âne s’attribua ces honneurs et ses révérences tout en marchant avec prestance et noblesse, d’un pas royal en se dressant les oreilles tant qu’il le pouvait. Il se prenait pour un gros bonnet! Alors, dans la foule, quelqu’un s’en rendit compte et cria d’une forte voix : « Maitre Baudet, vous qui prétendez à ces honneurs mérités, attendez qu’on vous ait déchargé de l’idole que vous portez sur votre dos, et le bâton vous fera connaitre si c’est vous ou l’idole que nous honorons. » ( D’après une fable d’Ésope)

Cette parabole se réalise encore aujourd’hui au sein de notre monde matérialisé et sécularisé. Il y a plein d’ânes qui portent des idoles sur leur dos pour en faire la promotion. Ces idoles de notre société de consommation portent des noms bien connus : luxe et luxure, argent, pouvoir, domination et contrôle… Les ânes qui portent sur eux ces idoles se considèrent puissants et sensibles aux éloges reçus. De fait, dans les médias il n’est pas rare de les voir défiler ces puissants avec leurs idoles qui reçoivent hommages et courbettes. Et si cet âne représentait les tenants des systèmes religieux? Devant ces mirages de la puissance futile, les chrétiens ont un choix exigeant à faire : quitter les idoles et leurs faux-paradis et prendre le chemin de la foi, du compagnonnage avec le Christ tout en endossant sa pratique de vie.

Le dilemme religion ou foi est vieux comme le monde. Dans l’expérience de la religion vécue à la manière païenne, je perçois un dieu, une idole comme une puissance à émouvoir et à apaiser. Dans l’expérience de la foi vécue à la manière d’Abraham, je me perçois comme aimé du Dieu-Père, en alliance avec Lui, bénéficiaire de sa vie, vivifié par sa puissance. Dans la foi, je perçois le Dieu-Père comme une puissance de vie pour nous. Dans l’expérience de la religion païenne, je dois faire valoir la puissance de l’idole afin d’en recevoir des bénéfices. En gagnant des mérites, je me sentirai en règle avec ce dieu mesquin et jaloux, soucieux de sa puissance. L’élément moteur de la religion c’est la peur, l’élément moteur de la foi c’est l’amour. Comme cet âne prétentieux portant l’idole sur son dos, je n’ai pas à me faire valoir devant le Dieu-Père, c’est lui qui me fait valoir car il est puissance de vie et de plénitude pour nous. Retomber en système religieux païen, c’est s’en remettre au joug sécurisant de la loi en espérant des dividendes pour tous ces actes méritoires. Agir dans la foi, c’est affronter l’insécurité des choix, des engagements et les erreurs possibles dans l’exercice de la liberté rarement sécurisante.

Il est bien connu que notre prière ressemble à notre expérience spirituelle. Si notre prière est davantage païenne, elle existera par besoins à exaucer. Elle tentera alors de faire fléchir le dieu en sa faveur pour la satisfaction de ses besoins de puissance et de force. Et si ce religieux païen n’obtient pas ses faveurs escomptées, il n’hésitera pas à se révolter contre cette idole. Le religieux païen considère son dieu comme celui qui contrôle le monde et avec qui il doit donc négocier des arrangements propices.

Le Dieu-Père, tout en respectant la souveraineté de l’homme sur notre monde, nous englobe de sa bienveillance et de sa providence. Ce Dieu-Père se veut absent et discret dans les drames et les combats de la vie humaine tout en nous attirant sans cesse au partage de sa plénitude. Par la prière, je dure en amour et en alliance avec ce Dieu-Père non pas jaloux de la promotion de l’homme mais partenaire dans sa quête de plénitude. Dans la prière, comme dit l’apôtre Paul, l’Esprit gémit en nous et nous fait crier vers le Dieu-Père; cet Esprit nous fait durer en alliance pour que nous puissions trouver notre identité de fils et pour accéder enfin à la vie définitive, à la plénitude de la vie éternelle. Tu as la prière de ta foi! Tu as la prière de ta pratique de vie évangélique. Tantôt, ta prière se fera louange, tantôt elle se fera intercession afin de durer dans la solidarité pour rayonner ta foi et ton espérance.

L’âne qui paradait en plein centre-ville en portant l’Idole sur son dos devient un symbole de notre prétention humaine; quand l’homme veut se donner à lui-même cette plénitude espérée, il prend alors des chemins de domination, de manipulation. Quand l’homme découvre dans la foi le véritable chemin vers la plénitude, il prend alors des chemins de service et de promotion humaine à l’image de ce Dieu-Père qui nous fait exister dans la plein stature de fils et de filles de Dieu, en nous ouvrant à l’avenir de la Résurrection, à la stature de l’homme achevé dans la communion au Dieu vivant.

L’affaire Turcotte

L'affaire Turcotte

Ils sont nombreux dans la population québécoise à ne pas comprendre le verdict de non-culpabilité prononcé dans l’affaire Turcotte et à nourrir un intense sentiment de déception, voire de colère, vis-à-vis l’appareil judiciaire.

Les experts en droit, quant à eux, sont presque unanimes à dire qu’il faut faire confiance à l’administration de la justice dans notre pays, imparfaite sans aucun doute, et qu’on peut difficilement en trouver de meilleures…?

Je suis partagé entre ces deux positions. Mais finalement, que me dit ma foi au Christ ressuscité? D’abord, deux convictions m’habitent: la présence et l’action du mal dans l’être humain et son souhait, son espoir que, malgré cela, le bien finira par l’emporter.

Guy Turcotte, qu’il ait été momentanément privé de sa raison ou qu’il ait habilement manœuvré une volonté de vengeance – un jury de nos pairs en a déjà jugé -, a été aux prises avec le mal, comme chacun et chacune de nous l’avons été et pouvons l’être à divers degrés. Des sentiments, bénéfiques ou maléfiques, surgissent en nous et, plus ou moins maîtrisés par la raison, contribuent à modeler la femme et l’homme que nous devenons. Ce combat dans notre moi en construction n’est jamais achevé. Qui peut garantir que la raison ou le meilleur l’emportera toujours en lui? Personne ne peut se mettre à la place de Guy Turcotte. S’il n’est pas toujours aisé de départager le bien et le mal en soi-même, j’imagine aisément combien c’est difficile de le faire à la place d’autrui.

Jésus, disent les évangiles, a connu ce combat intérieur. C’est le sens de la scène extraordinaire de la «tentation au désert», où il a le choix entre le désir d’exercer un certain pouvoir et l’appel à servir une cause supérieure, qui est de révéler un Dieu Amour, un Père miséricordieux, qui invite les êtres humains à partager son intimité et à construire la fraternité humaine. Ses disciples ont connu le même combat: «Celui qui met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu.» (Luc 9,62) Et quand Jésus réprimande Pierre: «Retire-toi! Derrière-moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.» (Marc 8, 33)

Croire en Jésus ou en Dieu n’empêche nullement une personne de choisir le mal et, comme tous les êtres humains, elle expérimente le mal  de toutes sortes de manières. Ainsi, Guy Turcotte a vraisemblablement été possédé par la jalousie et par la vengeance, par le pouvoir et par l’incapacité d’accepter le rejet. S’il n’a pas eu la pleine conscience des meurtres qu’il a commis, on ne se trompe pas de dire qu’il y a été conduit par des sentiments et des illusions qu’il a nourris. Qui parmi nous peut prétendre ne pas avoir entretenu des sentiments ou commis des actes qui auraient pu conduire à la mort, sinon à de grandes souffrances? Peut-être Isabelle Gaston était-elle animée de semblables pensées quand, au prononcé du verdict, elle a souhaité tourner la page.

Cela n’empêchera pas la Couronne de faire appel, car il y va de la crédibilité de l’administration judiciaire. Mais une chose est certaine, cette affaire nous enseigne que l’être humain n’a pas fini de faire preuve d’héroïsme ou de lâcheté, de solidarité ou d’égoïsme, de compassion ou d’intolérance. Croire en Jésus ressuscité, c’est affirmer que la Vie triomphera des forces de mort, que Dieu peut sans cesse faire jaillir le meilleur de nous-mêmes. Dans le cas de la famille Turcotte, les forces mortifères ont emporté deux enfants innocents et bouleversé la vie de leurs proches. Croire au Christ, c’est à la fois reconnaître cette perte et toutes les souffrances causées par un geste délirant, mais aussi croire à la guérison et à un avenir possible pour tous.