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Religion et violence

Pendant que le Canada de Harper se barde de mesures législatives et policières pour assurer notre sécurité, pendant que la ville de Montréal bloque le projet d’un imam d’ouvrir un centre de diffusion de son interprétation intégriste de l’Islam, pendant que le premier ministre québécois Couillard met en garde de faire un amalgame avec terrorisme et intégrisme, un peu partout dans le monde des agents islamistes mettent le feu.

Au Niger, je crois savoir par le témoignage d’une religieuse que chrétiens et musulmans essaient de coexister en paix. Surviennent les meurtres à la revue Hebdo Charlie, les manifestations pro-Charlie et les re-re-re-publications des caricatures de Mahomet, alors des violences explosent dans plusieurs pays asiatiques ou africains. Des pays européens ne sont pas en reste, puisque des groupes xénophobes y vont de contre-manifestations à potentiel de violence. Je vous invite à lire le témoignage de Sœur Josée-Myriam, religieuse assomptionniste à Zinder, au Niger, à propos de ces violences.

Que pouvons-nous, que devons-nous comprendre quand on vit au Québec du Premier ministre  Couillard et au Québec de l’imam Chaoui? Comment  M. Couillard fait-il pour ignorer ou nier que ce qui se passe dans d’autres pays, en l’occurrence la France et le Niger, a déjà des répercussions sur la relative paix sociale au Québec? Comment fait-il pour tenir le discours que les croyances et enseignements de l’imam Chaoui (et de ses semblables) n’ont aucun rapport avec les attentats, les assassinats, les émeutes, les saccages, dans le Niger ou d’autres pays ayant subi les mêmes violences récemment?

Je me doute et tout le monde se doute de ce qui peut se dire dans une mosquée quand des personnes sortent à la fin de la prière du vendredi  et se transforment en émeutiers, incendiaires, prêts à tuer au nom d’Allah, pour protester contre des événements de France. De même, j’ai une idée générale des conversations entre les auditeurs de l’imam Chaoui après ses prédications. Ils ne sont probablement pas prêts à devenir émeutiers, néanmoins il est raisonnable de penser que les plus zélés se demandent individuellement ou en groupe comment faire advenir la réalisation des enseignements de leur imam: par exemple, que leur épouse ne sorte qu’accompagnée d’un mâle de la famille, que les électeurs et électrices de leur quartier fassent campagne contre une candidate ou un candidat ouvertement homosexuel, que les règles de la Charia prennent peu à peu le pas sur les lois québécoises et canadiennes.

Jusqu’à quand M. Couillard refusera-t-il de reconnaître publiquement un discours qui s’attaque très certainement aux institutions démocratiques, au principe d’égalité des hommes et des femmes, sans égard à l’orientation homosexuelle? On comprend que le Premier Ministre veuille éviter les faux pas et s’aliéner une partie de son électorat, mais où est passé la paix sociale dans ses priorités? La paix sociale ne ferait-elle pas partie «des vraies affaires», incantation avec laquelle il nous a endormis durant la campagne électorale? Saura-t-on jamais ce qui a motivé la rebuffade servie à l’excellente Mme Houda-Pépin, faisant partie des rares personnes à se lever devant l’intégrisme?

Soutenir des opinions, dispenser un enseignement, débattre, on s’entend, ne sont pas un crime; mais quand les opinions et les récitations d’un imam intégriste donnent raison ouvertement et effrontément à des agents perturbés ou perturbateurs pour commettre des meurtres ou organiser des manifestations à l’encontre de nos valeurs démocratiques, cela devrait être sujet à haute surveillance et mériterait une attention spéciale de la part du gouvernement dirigé par le Premier ministre Couillard.

Pour autant, ni la surveillance ni répression ne suffisent pour contrer les méfaits de l’intégrisme, islamiste en l’occurrence. Je soupçonne même certains politiciens de finasser avec les mots et les circonstances et tirer profit de la peur engendrée par le terrorisme pour se bâtir un capital électoral et politique. Je préfère nettement la prévention et l’éducation.

Premièrement, l’État doit protéger la liberté de religion, y inclus celle de n’en pas avoir. Mais au lieu de reléguer la religion à la sphère privée, mieux vaut connaître les croyances et valeurs des uns et des autres, pour les apprécier à leur juste valeur et baliser leurs expressions pour qu’elles restent respectueuses d’autrui. Par exemple, si je souhaite un symbole chrétien dans un lieu public, je dois être prêt à le reconnaître aux croyants d’une autre religion. De plus, on devrait encourager les actions publiques motivées par la connaissance réciproque, le dialogue et la collaboration.

Deuxièmement, on devrait donner crédit aux actions d’entraide humanitaire même quand elles sont le fait de croyants engagés au nom de leur foi en Dieu. Il est vrai que les aidants apportent avec leur aide  une vision du monde et de la vie. Mais, si on est de bonne foi,  on saura juger de leur authenticité quand la fraternité universelle à l’égard des étrangers et des démunis est y exercée gratuitement. Je pense que beaucoup de missionnaires ont cherché à faire grandir la dignité, la liberté et la santé chez les peuples qu’ils ont évangélisés.

Troisièmement, il faut constamment et clairement dénoncer les violences faites au nom d’une religion. On peut aujourd’hui démontrer que des terroristes utilisent des croyances transformées en idéologies, pour des fins de pouvoir politique, pour s’accaparer un territoire, pour faire main basse sur des richesses. Je pense aussi que les Hebdo Charlie sont nécessaires pour critiquer les abus et les détournements de l’esprit de toute tradition religieuse, y compris la mienne. Chaque croyant doit être vigilant à divulguer les abus de pouvoir et les mauvaises conduites de ses coréligionnaires; que chacune et chacun prenne exemple sur le pape François.

Je vous invite aussi à regarder de courtes vidéos sur d’autres visages de l’islam.
Et celle-ci encore à partir de la question: «Y a t- il encore des gens qui pensent que d’avoir des musulmans dans notre pays est une richesse culturelle?» Faites défiler la page un peu et regardez la première conférence video. (Prévoyez plus d’une heure)

Ne manquez pas de lire le commentaire d’Yvon R. Théroux qui apporte un complément intéressant.

Mieux comprendre l’Islam

Mieux comprendre l'Islam

En lisant cette lettre ouverte de Abdennour Bidar, philosophe, comme je suis conforté dans l’espoir de voir le monde retrouver son bon sens. Car, autant ma propre tradition chrétienne et catholique a commencé à se réformer, autant je crois en la possibilité de le faire pour l’Islam, au travers de la folie meurtrière qui sévit présentement, contrairement à tous les marchands de désespoir. J’espère donc que tous ceux et celles qui s’efforcent de comprendre ce qui se passe avec l’Islam, ici et ailleurs, liront au complet la lettre ouverte qui suit. La paix ne peut se bâtir qu’au prix d’efforts de chacun. Je le fais parce que j’attendais depuis longtemps un éclairage à la fois si éloquent et si puissant et je pense que de nombreux compatriotes en quête de lumière l’apprécieront.

Lettre ouverte au monde musulman, par Abdennour Bidar, philosophe.

Abdennour Bidar est un philosophe et écrivain français né le 13 janvier 1971 à Clermont-Ferrand. Agrégé de philosophie, normalien issu de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, docteur en philosophie (PhD), il a consacré sa thèse de doctorat au développement d’une « pédagogie de l’individuation » ou du « devenir-sujet» à partir de la pensée du philosophe musulman indien Mohamed Iqbal (1873-1938), notamment de son ouvrage The Reconstruction of Religious Thought in Islam (1928-1932). Après plusieurs essais consacrés à la philosophie de la religion, notamment à partir d’études sur l’islam, il publie en 2014 une Histoire de l’humanisme en Occident (éditions Armand Colin).

Abdennour Bidar a enseigné la philosophie en classes préparatoires aux Grandes Écoles de 2004 à 2012. Il est actuellement chargé de mission sur la pédagogie de la laïcité au Ministère de l’Éducation nationale. Il est nommé le 5 avril 2013 membre de l’Observatoire de la laïcité, installé le 8 avril 2013 par le président de la RépubliqueFrançois Hollande. Il appartient au comité de rédaction de la revueEsprit. De septembre 2012 à juin 2013, il a produit et animé l’émission de débat sur le thème du vivre ensemble et de l’identité – Cause commune, tu m’intéresses le dimanche de 16h à 17h sur France Inter. Durant l’été 2014, il a été le producteur et le présentateur de l’émission France Islam : questions croisées sur France Inter. Il est l’initiateur du groupe facebook Repenser l’islam avec Abdennour Bidar.

Publication: 13/10/2014 sur le Journal web Marianne

Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin – de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident!

Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer État islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH.  Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement interminable entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Quel est ton unique discours ? Tu cries « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! ». Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (hashtag #NotInMyName). Tu t’indignes devant une telle monstruosité, tu t’insurges aussi que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi, et surtout, la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner, alors que ce moment historique aurait été une si formidable occasion de te remettre en question ! Et comme d’habitude, tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme, ce n’est pas l’islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre, mais la paix! »

J’entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde l’islam a créé tout au long de son histoire de la Beauté, de la Justice, du Sens, du Bien, et il a puissamment éclairé l’être humain sur le chemin du mystère de l’existence… Je me bats ici en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l’islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine, je vois aussi autre chose – que tu ne sais pas voir ou que tu ne veux pas voir… Et cela m’inspire une question, LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? Pourquoi a-t-il pris le masque de l’islam et pas un autre masque ? C’est qu’en réalité derrière cette image du monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il le faut bien pourtant, il faut que tu en aies le courage.

Ce problème est celui des racines du mal. D’où viennent les crimes de ce soi-disant « État islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre, le cancer est dans ton propre corps. Et de ton ventre malade, il sortira dans le futur autant de nouveaux monstres – pires encore que celui-ci – aussi longtemps que tu refuseras de regarder cette vérité en face, aussi longtemps que tu tarderas à l’admettre et à attaquer enfin cette racine du mal!

Même les intellectuels occidentaux, quand je leur dis cela, ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent « Non le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. ». Ils vivent dans des sociétés si sécularisées qu’ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur du réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière et économique, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité toute entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l’échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l’homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent – et qui comme l’islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.

Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIe siècle ! Il y a en toi en effet, malgré la gravité de ta maladie, malgré l’étendue des ombres d’obscurantisme qui veulent te recouvrir tout entier, une multitude extraordinaire de femmes et d’hommes qui sont prêts à réformer l’islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l’humanité entretenait jusque-là avec ses dieux ! C’est à tous ceux-là, musulmans et non musulmans qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes livres ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu’entrevoit leur espérance!

Il y a dans la Oumma (communauté des musulmans) de ces femmes et ces hommes de progrès qui portent en eux la vision du futur spirituel de l’être humain. Mais ils ne sont pas encore assez nombreux ni leur parole assez puissante. Tous ceux-là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms d’Al Qaida, Al Nostra, AQMI ou de l’«État islamique». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus graves et les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes: impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion; prison morale et sociale d’une religion dogmatique, figée, et parfois totalitaire; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.

Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident ? Combien de temps précieux, d’années cruciales, vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ? Si je te critique aussi durement, ce n’est pas parce que je suis un philosophe « occidental », mais parce que je suis un de tes fils conscients de tout ce que tu as perdu de ta grandeur passée depuis si longtemps qu’elle est devenue un mythe !

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l’avouer enfin, tu as été incapable de répondre au défi de l’Occident. Soit tu t’es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression intolérante et obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l’intérieur de tes frontières – un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l’Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité – je veux parler de cette frénésie de consommation, ou bien encore de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie désormais mondiale qu’est le culte du dieu argent.

Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect et l’admiration des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes, qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs, tes intellectuels dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l’Inde à l’Espagne ? En réalité tu es devenu si faible, si impuissant derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… Tu ne sais plus du tout qui tu es ni où tu veux aller et cela te rend aussi malheureux qu’agressif… Tu t’obstines à ne pas écouter ceux qui t’appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie toute entière. Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l’islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’État que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d’imposer que l’islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu’«Il n’y a pas de contrainte en religion» (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son Appel à la liberté l’empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ? Je dis qu’il est l’heure, dans la civilisation de l’islam, d’instituer cette liberté spirituelle – la plus sublime et difficile de toutes – à la place de toutes les lois inventées par des générations de théologiens !

De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s’élèvent aujourd’hui dans la Oumma pour s’insurger contre ce scandale, pour dénoncer ce tabou d’une religion autoritaire et indiscutable dont se servent ses chefs pour perpétuer indéfiniment leur domination… Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, shouyoukhs, etc.) qu’ils ne comprennent même pas qu’on leur parle de liberté spirituelle, et n’admettent pas qu’on ose leur parler de choix personnel vis-à-vis des « piliers » de l’islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge », quelque chose de trop sacré pour qu’ils osent donner à leur propre conscience le droit de le remettre en question ! Et il y a tant de ces familles, tant de ces sociétés musulmanes où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès leur plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne de près ou de loin la religion reste ainsi quelque chose qui ne se discute pas!

Or cela, de toute évidence, n’est pas imposé par le terrorisme de quelques fous, par quelques troupes de fanatiques embarqués par l’État islamique. Non, ce problème-là est infiniment plus profond et infiniment plus vaste ! Mais qui le verra et le dira ? Qui veut l’entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n’entend plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc pas que tu t’illusionnes, ô mon ami, en croyant et en faisant croire que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste l’islam aura réglé ses problèmes ! Car tout ce que je viens d’évoquer – une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent, pas toujours, mais trop souvent, l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam de la tradition et du passé, l’islam déformé par tous ceux qui l’utilisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? Cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement religion et liberté, cette révolution sans retour qui prendra acte que la religion est devenue un fait social parmi d’autres partout dans le monde, et que ses droits exorbitants n’ont plus aucune légitimité !

Bien sûr, dans ton immense territoire, il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d’approfondissement spirituel; des milieux sociaux où la cage de la prison religieuse s’est ouverte ou entrouverte; des lieux où l’islam donne encore le meilleur de lui-même, c’est-à-dire une culture du partage, de l’honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l’être humain et la réalité ultime qu’on appelle Allâh se rencontrent. Il y a en Terre d’islam et partout dans les communautés musulmanes du monde des consciences fortes et libres, mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans assurance, sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou bien même parfois face à la police religieuse. Jamais pour l’instant le droit de dire « Je choisis mon islam », « J’ai mon propre rapport à l’islam » n’a été reconnu par « l’islam officiel » des dignitaires. Ceux-là au contraire s’acharnent à imposer que « La doctrine de l’islam est unique » et que « L’obéissance aux piliers de l’islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).

Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l’un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d’un Bien et d’un Mal, d’un licite (halâl) et d’un illicite (harâm) que personne ne choisit, mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées, tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, contre les « mauvais croyants », contre les minorités chrétiennes ou autres, contre les penseurs et les esprits libres, contre les rebelles – de telle sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du jihad !

Alors, ne t’étonne donc pas, ne fais plus semblant de t’étonner, je t’en prie, que des démons tels que le soi-disant État islamique t’aient pris ton visage ! Car les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, que tu réformes chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! Tu ne peux plus faire moins que ta révolution spirituelle la plus complète ! C’est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction. Quand tu auras mené à bien cette tâche colossale – au lieu de te réfugier encore et toujours dans la mauvaise foi et l’aveuglement volontaire, alors plus aucun monstre abject ne pourra plus venir te voler ton visage.

Cher monde musulman… Je ne suis qu’un philosophe, et comme d’habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu’à faire resplendir à nouveau la lumière – c’est le nom que tu m’as donné qui me le commande, Abdennour, « Serviteur de la Lumière ».

Je n’aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français: «Qui aime bien châtie bien». Et au contraire tous ceux qui aujourd’hui ne sont pas assez sévères avec toi – qui te trouvent toujours des excuses, qui veulent faire de toi une victime, ou qui ne voient pas ta responsabilité dans ce qui t’arrive – tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel! Salâm, que la paix soit sur toi.

 Abdennour Bidar

 

Qui sont les Charlie?

Qui sont les Charlie?

Les actes terroristes, haineux, vengeurs, habillés de fanatisme, que je qualifie de FOLIE, nous obligent à la réflexion. Chacun de nous réfléchit et se questionne en fonction des valeurs qui le guident. Ce qui m’intéresse, c’est de nommer et d’expliquer celles auxquelles j’adhère.

Parlons de la liberté. Oui, nous avons la liberté de pensée et d’expression, et quelques autres encore. La liberté de conscience et de pensée de tout être humain est reconnue dans nos sociétés occidentales, mais elle ne l’est pas dans toutes les sociétés. Je dirais qu’elle vaut le prix qu’on est prêt à payer pour la conserver, ce qui peut aller jusqu’à perdre la vie. Ce prix varie selon les sociétés où l’on vit, car la vie ne vaut pas partout pareil. Les Charlie descendus dans la rue ces jours-ci ne sont pas tous prêts à payer le même prix pour jouir de leurs libertés. On peut bien dire que la liberté de pensée et de conscience est un absolu, mais dans son exercice elle est conditionnée et limitée. Parce que nous vivons en société, je fais attention comment je l’exerce.

À la liberté de pensée se greffe la liberté d’expression.  Tous ne peuvent exercer la liberté d’expression au même degré; certains disposent de plus de moyens que d’autres. Tous les Charlie ne possèdent pas la même facilité de concevoir, de critiquer, d’écrire, de parler, de dessiner; tous n’ont pas gagné la même audience. Mais si l’on n’a aucun de ces moyens, il reste la violence des poings et des armes.

Que penser maintenant de la liberté des personnes qui sont au chômage et peinent à survivre? Dans le beau pays du Québec, on a l’ouvrier de 55 ans qui a travaillé une grande partie de sa vie dans une manufacture et qui, à cause de la fermeture de son usine – mondialisation et rationalisation obligent -, se retrouve au chômage; on a l’immigrant qui arrive avec un diplôme de son pays d’origine non reconnu ici, dépouillé dans son estime personnelle et déçu dans ses espoirs; on a la mère monoparentale, seule à gagner la vie de ses 2 enfants, chanceuse si elle conserve son emploi, obligée à de nombreuses restrictions. De quelle liberté jouissent ces personnes? Croyez-vous vraiment qu’elles ont le luxe de se voir en Charlie?

Que penser des actes de folie meurtrière arrivés à Paris? Bien que ma connaissance de la vie en France soit limitée, mon opinion est que les chances qu’ils se produisent dans une société augmentent avec le nombre de jeunes désœuvrés, désespérés ou désorientés. Il faut se demander si les conditions de vie de ces jeunes Français ne seraient pas une cause importante dans ces lâches assassinats.

Jusqu’ici, je n’ai pas parlé de religion, en particulier d’Islam. Quand on est jeune et sans même une perspective d’emploi, la rancœur et le désespoir s’installent et on cherche les causes. Il est facile de blâmer et de s’en prendre à ceux qui ont les connaissances, l’argent, le pouvoir, les moyens de vivre décemment et plus. Il se trouve que ces jeunes ont trouvé dans un certain Islam, dans ses textes et ses formules simples, une justification pour déchaîner leur colère. Ils ont trouvé dans certains cas une communauté d’appartenance, réelle ou virtuelle, partageant les mêmes sentiments. Ces meurtriers fraîchement convertis, je doute  qu’ils soient de vrais musulmans et je pense qu’ils servent d’autres causes. Ça me fait penser aux Croisés européens des années 1100, qui portaient la croix comme étendard, mais n’avaient de chrétien et d’évangélique que le nom: ils se battaient plutôt pour des raisons géo-politiques, dirions-nous aujourd’hui.

Les vrais Charlie sont celles et ceux qui vont s’engager à partir de demain dans la lutte à l’ignorance, à la discrimination et aux préjugés de toutes sortes. Et l’un des préjugés les plus tenaces est que l’immigrant est un voleur de jobs. Oui, du moment que notre gouvernement a accepté d’accueillir en sol québécois des victimes de la guerre ou de la famine, il a le devoir, non, NOUS AVONS la responsabilité de partager avec les immigrants le travail et l’espace; plus que ça, nous avons la responsabilité d’agir en sorte qu’ils se sentent acceptés, de les aider à acquérir les moyens de vivre décemment pour éventuellement exercer les mêmes libertés que nous.

N’avons-nous pas été un jour ces étrangers en quête d’une nouvelle terre, en quête d’un emploi, à la recherche d’une meilleure vie pour nos enfants?

Face à ces événements, en tant que un chrétien je cherche à débusquer les préjugés accusateurs, à mieux connaître les motifs profonds de telles actions, à discerner si les conditions de vie ici au Québec en favorisent de semblables, à promouvoir le dialogue entre communautés.

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