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«Je suis venu pour apporter la division.»

Il faut décrypter le message de nos polititiens quand ils disent que le projet de Charte des valeurs québécoises divise les Québécois. Je nomme les Couillard, Trudeau et consorts.

Premièrement, regardons qui parle. Certains politiciens ne sont-ils pas, à cause de leur fonction partisanne, les premiers à fomenter la division. Fomenter est un vieux verbe qui veut dire «exciter, attiser, provoquer et entretenir»? Il suffit que le Parti québécois propose un projet de loi pour que l’opposition fomente les passions comme la peur, la fragilité, nos insuffisances, nos ignorances. Ne nous laissons pas leurrer par ce discours faussement rassembleur: les divisions ont toujours existé, parce que nous sommes différents et que nous avons de la difficulté à vivre notre différence des autres. Alors, c’est plus sécurisant de nous cantonner dans un parti, de nous aligner et de nous appuyer sur nos semblables. Quand on est incapable de se faire une idée, on regarde le voisin et on dit pareil. Au contraire, commençons par reconnaître nos différences, par les comprendre. On aura moins peur, on verra que l’autre aussi à ses fragilités et ses insuffisances. On commencera à dialoguer et, peut-être, découvrir chez les uns et les autres des richesses. Rêveur, me direz-vous! Pas tant que ça. Non, je dis qu’il faut oser et souvent aller contre «ce que les gens de mon parti, de ma famille, de ma classe sociale pensent et voudraient me dicter.

J’ajouterai enfin ceci. On rapporte qu’un certain Jésus a dit:

Pensez-vous que ce soit la paix que je suis venu mettre sur la terre? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. Car désormais, s’il y a cinq personnes dans une maison, elles seront divisées: trois contre deux et deux contre trois.» (D’après Luc 12,51)

Le contexte de cette parole est que le chrétien doit témoigner comme une lumière dans l’obscurité, du sel dans la nourriture, le feu dans le froid. C’est une invitation à secouer notre indifférence, à être fort dans nos convictions, à les afficher là où elles peuvent étonner, éclairer, donner goût à la vie, animer la fraternité et la solidarité.

Pour moi, demander que l’État, à travers ses agents, apparaisse neutre et impartial est parfaitement conciliable avec le fait de participer à une table ronde avec des Juifs et des Musulmans pour comprendre le point de vue des uns et des autres, d’accepter l’invitation de prier pour la paix dans une mosquée ou une synagogue. Et les agents de l’État, comme un enseignant et une enseignante, une gardienne et un gardien d’enfants, peuvent très bien témoigner des valeurs qui les animent, sans porter une croix ostensible ou un voile ou un couteau ou une kippa, mais avec un regard lumineux, intéressé par la présence de l’autre, compatissant à ses besoins. Ils donnent alors à l’autre le sentiment d’être accepté et, peut-être, la chance de les questionner: mon amie, mon ami, dis-moi donc ce qui rend ton regard lumineux, tes paroles affables et rassurantes, tes mains secourables? Je lis les évangiles et c’est cela qu’ils m’enseignent.

Mais comment vivre l’accueil de l’étranger? Une réflexion à venir…

Parabole des aboiteaux

Parabole des aboiteaux

Lors d’un voyage en Acadie ou encore dans les régions de l’estuaire du Saint-Laurent, il est toujours possible de constater ces aménagements, ces aboiteaux, sur les abords de la mer afin de gagner de la terre arable. Ces aboiteaux permettent ainsi d’empêcher la mer d’envahir les terres à marée haute et aussi d’évacuer à marée basse les eaux pluviales. Par la suite, ces terres récupérées sur les zones inondables, deviennent des jardins, des pacages après avoir été débarrassées de leur forte teneur de sel. Les Acadiens, au XVIIe siècle, devaient construire ces aboiteaux car ils devaient se faire de la terre arable en la gagnant sur les plaines de l’estran étant donné que les terres gagnées sur les forêts ne donnaient pas de bonnes récoltes. Ces terres récupérées par la technique des aboiteaux s’avéraient cinq fois plus fertiles que les terres gagnées sur les forêts. Cependant à la suite des fortes marées de tempête, les fermiers devaient effectuer de pénibles travaux d’entretien sur ces aboiteaux fragiles. Ce n’est pas pour rien que les Acadiens avaient alors reçu le surnom de défricheurs d’eau!

Gagner de la terre fertile sur les marais et les plaines de l’estran, voilà tout un défi qui demande de l’audace. Comment ne pas être fiers de ces acadiens, surtout quand on vient de la région de la nouvelle Acadie! Ces aboiteaux portent un grand message de courage car ils sont signes de défi dans les tempêtes. Par leur solidité, ces aboiteaux permettent de sauvegarder ces jardins, ces petits royaumes assurant les repas de la nombreuse maisonnée. Ces aboiteaux portent aussi un grand message de foi!

En effet, ces aboiteaux nous parlent du Royaume. Ce Royaume de Dieu qui tente de faire reculer les terres infertiles afin que grandissent les jardins d’une humanité transformée par l’Esprit, la Puissance de Dieu. Tout un défi que de faire reculer les eaux pour faire avancer les terres du Royaume! Nous savons que dans la Bible, les forces du Mal séjournent dans les mers et les eaux profondes. Les mers deviennent donc symbole de ces forces d’anti-Royaume. Quand l’évangéliste Marc nous présente Jésus marchant sur la mer (6,48 ), il veut donc nous présenter un ressuscité, vainqueur de tout mal et de toutes morts! C’est ce même Jésus qui nous invite à le suivre sur ces domaines gagnés sur les forces de la mort et du mal. Construire des aboiteaux pour gagner des espaces de Royaume sur les plaines dominées par les mers et les forces de mort! Voilà donc ce défi que l’appel du Christ nous engage à relever! Cet appel de l’Évangile nous enjoint à quitter nos prétentions à dominer, à imposer nos certitudes, à contrôler ou encore à se faire premier. « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il se fasse le dernier de tous et le serviteur de tous. » ( Mc 9, 35 ) L’Évangile devient alors comme ces aboiteaux qui contiennent les forces de la mer et permettent à ces terres émergées de fleurir en jardins. Les valeurs de l’Évangile sont des signes, des symboles aux couleurs du Royaume : la compassion, le combat pour la justice, la simplicité de vie volontaire, la douceur ou la non-violence, la miséricorde ou la compassion devant les fautes de l’autre, la limpidité ou la transparence du cœur… voilà ces valeurs qui nous permettent de faire avancer l’établissement du Royaume sur ces terres humaines gagnées sur les forces de la mer.

Est-ce rêver en couleur que de rêver en une humanité enfin émergée des forces de la mort pour devenir un Royaume où Dieu-Père se promènerait à la recherche de cette humanité dont il est amoureux à tel point qu’il lui a donné son Fils afin que par lui nous ayons la vie en plénitude, en abondance, la vie éternelle? « Tout homme sera salé au feu. C’est une bonne chose que le sel, mais si le sel cesse d’être du sel, avec quoi allez-vous le saler, avec quoi allez-vous lui rendre sa force? Ayez du sel en vous-mêmes, et vivez en paix entre vous. » (Mc_9,50) Salé au feu! Ce sel de la Mer Morte  si riche en phosphore servait jadis à allumer le feu. Allumer donc le feu de l’amour par la force du sel de votre amour! Ainsi vous serez des signes du Royaume, de ce Royaume qui gagne du terrain sur les forces de la mort et du mal. Vraiment ces aboiteaux d’Acadie nous rappellent avec audace cet appel reçu à nous dresser comme ces aboiteaux pour permettre au Royaume d’avancer sur les terres humaines.

Peut-on vraiment rester catholique ?

C’est le titre d’un ouvrage de Mgr Joseph Doré, paru chez Bayard en  2012.
Peut-on vraiment rester catholique ?
Un évêque théologien prend la parole,
Paris, Bayard, 2012, 208 p.

Le texte qui suit est une recension par Jean-Marie Kohler, membre de Jonas Alsace et actuel rédacteur en chef de la revue Parvis, que je reproduis avec la permission de l’auteur. Est-il utile de dire que cette question me trotte dans la tête?

Funestes dérives

Il n’est pas banal qu’un évêque, théologien renommé et archevêque émérite, exprime des jugements aussi tranchés sur les erreurs et les abus de la hiérarchie et du clergé dans un manifeste destiné au grand public. Joseph Doré stigmatise la levée de l’excommunication de quatre évêques lefebvristes, dont un négationniste, alors qu’était excommuniée pour avortement la maman d’une fillette brésilienne de 9 ans violée et enceinte de jumeaux, ainsi que l’équipe médicale ayant pratiqué l’intervention. « Mais dans quel monde vivent-ils, ces gens-là ? » s’exclame-t-il au diapason de l’indignation commune. Il dénonce les actes de pédophilie commis un peu partout dans le monde par des religieux et des prêtres, et l’occultation de ces crimes par les autorités ecclésiastiques, et il déplore l’aveuglement d’un feu souverain pontife à l’endroit du peu recommandable fondateur des Légionnaires du Christ. Il évoque les « sombres luttes d’influence » qui minent le Vatican, et leurs malheureuses retombées médiatiques, etc.

Initiative de salubrité publique, cette stigmatisation s’accompagne d’une mise en garde lucide et sévère quant à l’avenir du catholicisme et de la foi chrétienne elle-même. Les comportements répréhensibles décrédibilisent les institutions ecclésiastiques au point d’hypothéquer la prédication des valeurs dont elles se réclament. Joseph Doré rappelle haut et fort que l’Église est foncièrement infidèle à sa mission chaque fois qu’elle ne conforme pas ses actes à ses paroles, chaque fois qu’elle privilégie ses propres intérêts au détriment des services qu’elle doit rendre à ses fidèles et au monde, chaque fois qu’elle s’allie avec les puissants au préjudice de la cause des petits, chaque fois qu’elle se ridiculise à travers des mises en scène obsolètes, chaque fois qu’elle prétend détenir seule la Vérité et les clés du salut, chaque fois qu’elle recourt abusivement au Saint-Esprit pour se justifier et conforter son autorité au lieu de reconnaître ses difficultés et ses errements. Assez souvent…, somme toute.

Destiné aux fidèles taraudés par le délitement du catholicisme, ce petit livre les réconfortera en s’arrimant à l’essentiel. L’auteur insiste sur la primauté de l’amour et sur l’attention prioritairement due aux plus démunis, préconise l’ouverture à autrui sans acception d’appartenance religieuse ou profane, appelle à rejoindre les hommes là où ils sont et tels qu’ils sont, attache une importance cruciale à l’intelligibilité de la foi et à la nécessité de s’inscrire dans la culture contemporaine pour penser et transmettre cette foi. Dieu est présenté comme un mystère que nul ne peut embrasser, mais qui se laisse entrevoir à travers le mystère de l’homme. Quant au mal, il peut toujours être vaincu par « la puissance de l’amour » dit Joseph Doré. Mais pour éclairantes que soient ces affirmations, elles apparaîtront à beaucoup trop générales, à trop prudente distance des questions éthiques, politiques et religieuses qui divisent la société et l’Église, trop peu engagées dans les difficiles débats et combats dont dépend notre avenir. Comment s’opposer à la marchandisation du monde et de l’homme, à l’iniquité et à la multiple violence qui en découle ? Comment ramener l’Église vers l’Évangile ? Que partager avec les autres religions et par delà des religions ?

Les défis de la subversion évangélique

« Peut-on vraiment rester catholique ? » Étrange question si la condamnation des erreurs et des abus ne met pas en cause le système qui les produit. Mais surtout, ne s’agit-il pas là d’une question en trompe-l’œil dès lors que l’auteur postule l’acceptabilité sans préalable du patrimoine catholique avec, en bloc, les dogmes, les sacrements, la hiérarchie et les institutions existantes ? Joseph Doré démontre que la voie qu’il a personnellement suivie, « à cause de Jésus » rappelle-t-il avec force, l’a gardé fidèle au catholicisme et heureux dans cette voie – dont acte. Mais, son itinéraire au sein des institutions ecclésiastiques a été si particulier que les extrapolations qu’il en tire ne sont pas généralisables, et elles survalorisent implicitement la vie religieuse, le statut sacerdotal et l’autorité de la théologie. Indépendamment du fait que les chemins du savoir ne conduisent pas forcément à la foi, pas même la théologie, les plus graves difficultés actuelles du catholicisme s’enracinent en amont des questionnements et des parcours individuels.

Il n’est pas surprenant qu’un évêque théologien identifie a priori les fondamentaux du catholicisme à ce qui constitue le cœur du message évangélique. Mais ce raccourci n’est possible qu’en réduisant l’histoire du christianisme à un enchaînement linéaire et univoque qui escamote assez largement les bouleversements contradictoires qui l’ont forgée. Que la puissance sociopolitique de l’Église romaine ait trop souvent servi d’étalon pour décréter le vrai et le bien ne va pas de soi. Et, face à l’évolution contemporaine, cette Église se trouve aujourd’hui paralysée par le spectre d’un relativisme que le Magistère hypostasie et diabolise. La théologie sacralisante et l’anthropologie naturaliste et réifiée véhiculées par le catholicisme ont débouché sur une impasse herméneutique, en rupture avec la culture actuelle et hors de « la condition humaine commune à tous ». Devenue dogmatique, l’Église ne perçoit pas la dimension divinement modeste de la condition humaine et des réalités de ce monde, et elle opte de ce fait pour des positions morales et politiques à la fois intransigeantes et ambiguës, aussi étriquées au regard de l’évangile que des justes aspirations de la modernité.

Le christianisme étant par essence incarnation dans l’histoire, ce n’est pas la Tradition qui fait problème. Son développement apparaît tout à fait légitime, mais cela n’oblige pas à entériner l’intégralité de l’héritage sans inventaire. Les doctrines et les institutions sont assurément indispensables les unes et les autres pour tout un chacun et dans toutes les communautés humaines, mais elles ne valent que par la vie qu’elles portent et qui les transforme sans cesse. Pour renaître, l’Église devra revenir à l’amour fondateur dont elle est issue, qui est sa seule raison d’être et qui lui a légué les plus précieuses des valeurs. Pour cela, elle devra quitter l’encombrante carapace dans laquelle elle s’est enfermée en sacralisant son passé pour subsister en se repliant au lieu de se livrer à l’Esprit qu’elle prétend abriter. Bien des choses changeront quand elle acceptera de se voir telle que les hommes la voient, au lieu d’exiger qu’ils la voient telle qu’elle devrait être et n’est pas. Joseph Doré vient de faire quelques pas courageux sur ce douloureux chemin.

Il est prévisible que les Éditions Bayard vendront bien ce livre – les manifestes sont à la mode et le lectorat potentiel a été bien ciblé. Mais ne faut-il pas aller beaucoup plus loin ? Suffit-il de toucher les ouailles encore pratiquantes alors que tant de croyants, et des plus fidèles parfois, se détournent des institutions religieuses en raison, précisément, de leur attachement à Jésus et à son message ? Ces chrétiens-là ne devraient-ils pas, avec leurs questions vraiment trop « catholiques » pour être seulement « catholiques romaines », préoccuper en premier lieu les responsables de l’Église ? Pour endiguer l’hémorragie en cours, vaine est l’apologétique et ce n’est pas tant la moralité qu’il faut réformer que les inadéquations qui vicient et bloquent en profondeur le système religieux en place. Porter l’évangile hors les murs requiert depuis toujours, et aujourd’hui plus que jamais, une audacieuse subversion évangélique. Dans le sillage de la révolution annoncée par le Magnificat et par l’oracle d’Isaïe qu’il aime citer[1], l’évêque théologien Joseph Doré n’a peut-être pas dit son dernier mot…

Jean-Marie Kohler

[1] Que direz-vous aux gens qui doutent qu’un archevêque puisse risquer les choix subversifs que recommande l’Evangile ? Je leur dirai d’abord que je me suis moi-même interrogé avant d’accepter la charge d’évêque. Je me sentais bien dans mes responsabilités de théologien, utile à l’Eglise et reconnu par mes collègues. M’impliquer comme archevêque dans l’appareil ecclésiastique ne me tentait pas, et plusieurs de mes amis m’ont déconseillé de me compromettre à ce point dans les institutions… Mais voilà, j’ai décidé de me laisser interpeller et de relever le défi (…). Au cœur de tout cela, la subversion évangélique inhérente à ma foi devait revêtir une dimension nouvelle dans ma mission apostolique. Car c’est bien une forte contestation de l’ordre établi qui a été annoncée dans le Magnificat et le texte d’Isaïe lu par Jésus à la synagogue de Nazareth : « Il renverse les puissants de leur trône, élève les humbles, comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides », et « Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer la délivrance aux captifs, rendre la vue aux aveugles et la liberté aux opprimés ». Extrait d’une interview accordée par Joseph Doré dans le cadre des Conférences Culture et Christianisme (propos recueillis par J.-M. K. en 2003) – voir www.recherche-plurielle.net.