Les évêques et leur combat contre l’euthanasie

Les évêques et leur combat contre l'euthanasie

J’ai hésité longtemps à m’exprimer sur le projet de loi de l’aide médicale à mourir. Je pourrais invoquer le manque de temps pour étudier le rapport de la Commission parlementaire de 450 pages, mais je serai honnête:  c’est plutôt par manque d’effort que j’étais prêt à y consacrer. La raison aujourd’hui qui me pousse à écrire est la demande des évêques de prier pour les députés québécois afin que l’Esprit saint les éclaire.  Alors que les parlementaires québécois, par un rare consensus, tous partis confondus, s’apprêtent à adopter un projet de loi sur l’aide médicale à mourir ou l’euthanasie, comme ont choisi de le nommer les évêques, les autorités de l’Église québécoise ne mènent-elles pas encore une fois un combat d’arrière-garde?

Ils affirment que la vraie réponse de la médecine et de la société à cette situation, ce sont les soins palliatifs – et non l’euthanasie -: ils sont la meilleure façon de soulager la souffrance de la personne approchant de la fin de sa vie et de l’aider à vivre cette étape ultime avec humanité et dignité. Ils ont raison d’affirmer que les soins palliatifs doivent être LA priorité. Mais qui donc au Québec  privilégie l’euthanasie? En tous cas, le projet de loi a au moins ce mérite: que le discours des évêques sur les soins en fin de vie soit entendu. Mais quel message au juste est compris?

Premièrement, je ne souscris pas à l’objection des évêques qui me paraissent discréditer le projet de loi en le réduisant à l’euthanasie. L’euthanasie a mauvaise réputation; personne n’aime emmener son chien au vétérinaire pour le faire euthanasier. Imaginons nos parents ou, pire, des personnes âgées et laissées à elles-mêmes. Comme je me plais à nager à contre-courant, je dirai que dans sons sens premier euthanasie veut dire bien-mourir. Il me semble que des chrétiens comme nos évêques devraient souhaiter à tous une bonne mort. Le Petit Robert définit l’euthanasie dans son sens courant: Usage de procédés qui permettent d’anticiper ou de provoquer la mort, pour abréger l’agonie d’un malade incurable, ou lui épargner des souffrances extrêmes. Pratiquée sous la conduite d’un médecin, j’ajouterai que l’euthanasie est bien un traitement médical, contrairement à l’opinion des évêques. Je comprends mal que les évêques, croyant en un Dieu compatissant, s’opposent à ce traitement médical en toutes circonstances.

Je ne vois qu’une explication à leur position: leur obsession que Dieu est le seul maître de la vie dès sa conception et jusqu’à son terme naturel. Ne serait-il pas aussi juste d’affirmer que, aux yeux d’un croyant, Dieu a voulu partager avec les humains la maîtrise de la vie? Dans la conception pré-moderne de la naissance, c’est Dieu qui littéralement crée et  donne la vie. On a tellement peur de reconnaître la responsabilité humaine –  sauf pour dire que l’homme a péché – qu’on invente toutes sortes de fables pour expliquer aux enfants la naissance. Quand on a accédé à la modernité, on a reconnu que c’est la volonté d’une femme et d’un homme qui donnent naissance à un enfant. Ça n’empêche pas un croyant de prier ainsi: Béni soit l’Éternel qui m’a donné de partager l’amour d’un homme ou d’une femme et de désirer donner la vie! La même obsession expliquait hier le refus de la contraception que maintenant l’euthanasie.

Je voudrais apporter un second point. Tout le monde sait qu’à l’approche de la mort, il est de pratique courante dans les soins médicaux d’administrer de la morphine ou autre médicament pour soulager les douleurs d’un malade quand les médecins jugent qu’il n’y a plus rien à faire. À doses de plus en plus fortes, on sait que ce traitement entraîne la mort. Et aucune déclaration des autorités de l’Église ne me permet de croire qu’un évêque le refuserait à sa propre mère. Et, c’est bien cette action qui hâte le décès de la personne. Et c’est bien de l’euthanasie, si on veut appeler un chat un chat. Alors, cessons d’être hypocrites ou dupes  et de pratiquer le contraire de ce qu’on prétend être la volonté de Dieu. Il n’est pas toujours facile pour un croyant de savoir quelle est la volonté de Dieu.

Mais, pourquoi alors un projet de loi? Parce que nous vivons en société et que les plus faibles doivent être protégés. Pourquoi une loi une loi oblige à envoyer les enfants à l’école jusqu’à 16 ans? Parce que des parents avaient besoin de leurs enfants pour faire marcher la ferme ou l’entreprise.  La société a choisi de protéger les et favoriser leur avenir en obligeant les parents à les envoyer à l’école. Aujourd’hui, on nous demande de voter une loi pour aider les personnes en fin de vie à mourir, suivant des balises claires, dans des situations bien définies, fruit d’une volonté longuement réfléchie et clairement exprimée aux proches et au personnel soignant. Ce projet réaffirme la volonté du gouvernement, et du peuple qu’il représente, de prioriser les soins palliatifs, mais veut aussi encadrer les cas où la fin de la vie est inévitable, imminente, ou hautement préférable à un traitement ou un laisser-faire-la-nature qui équivalent à la torture.

Je m’étonne d’autant plus de la position des évêques que l’Église s’oppose depuis longtemps à l’acharnement thérapeutique, qui consiste à donner un traitement sans qu’il y ait un bénéfice prévisible. Or, ce refus d’un traitement équivaut clairement à de l’euthanasie. On m’opposera que ce n’est pas une action délibérée qui donne la mort. Est-ce si sûr? Le sens commun reconnaît que regarder une personne être violée sans intervenir alors qu’on aurait la capacité de le faire, équivaut au viol lui-même. Ne pas agir  équivaut à violer. Pourquoi le refus de traiter une personne ou d’accepter un tel traitement ne peut-il être la cause directe de la mort? Je n’accepte pas qu’on me donne comme raison que seul Dieu détermine le moment de la mort. Beaucoup de facteurs déterminent le moment de la mort, entre autres les choix de vie, l’hérédité et le hasard.

Au lieu de mener ce combat d’arrière-garde, je préfèrerais que nos évêques et les fidèles qui suivent encore leurs enseignements, s’engagent résolument et pratiquement à favoriser une plus grande accessibilité aux soins palliatifs par un support concret – pas seulement en paroles et en écrits – aux parents et voisins en fin de vie. Alors, on a  bien raison de suivre l’enseignement de François et de prier dans nos célébrations hebdomadaires, car c’est chacun de nous qui a besoin d’inspiration à bien agir.

Suit un texte proposé à la lecture dans ma communauté.

Dans son exhortation apostolique « La Joie de l’Évangile », le pape François a formulé l’appel suivant: « Nous tous, les chrétiens, petits mais forts dans l’amour de Dieu, comme saint François d’Assise, nous sommes appelés à prendre soin de la fragilité du peuple et du monde dans lequel nous vivons. »

Et nous sommes invités à prier: Que le Seigneur nous donne force et courage pour nous faire proches des grands malades et des mourants et pour être des témoins, auprès d’eux, de l’amour de Dieu et de l’espérance en la vie éternelle.

Quant à nos députés, oui, que l’Esprit saint les éclaire et qu’en toute conscience ils fassent le partage entre ce qui relève du mystère de la volonté de Dieu et ce qui relève de la responsabilité humaine. Ce qui leur est demandé, après avoir étudié sérieusement le projet, c’est de voter en toute conscience. Personnellement, je me demanderais comment est-ce que je voudrais que les autres agissent envers moi. Je me demanderais comment j’agirais avec les êtres qui me sont chers. Comme croyant, je me demanderais quel Dieu voudrait que se prolongent inutilement et cruellement les souffrances d’un de ses enfants. Finalement, je me demanderais quel choix me permettra de dormir en paix.

Une réflexion au sujet de « Les évêques et leur combat contre l’euthanasie »

  1. Michel, quelle belle réflexion que la tienne sur le mourir en fin de vie. Je la partage entièrement ayant vu mon père de 89 ans, l’an dernier, souffrir le martyre après une chute. Heureusement qu’il a eu de la morphine pour le soulager et quatre jours après, il mourrait dans une certaine dignité. N’ayons pas peur des mots: ce fut une sorte d’euthanasie. Dieu qui est Amour ne veut certainement pas que ses enfants vivent d’énormes souffrances physiques et psychologiques dues à la maladie où l’échéance de la mort est certaine et sans retour.

    Difficile de constater que les évêques s’y opposent et au nom de ce même Dieu Amour, préfèrent une longue agonie de souffrance interminable où la mort finira bien par venir. Leur position est désolante et loin de la réalité. Le projet de Loi a des balises qui pourraient empêcher des dérapages. Je prie donc pour que les députés selon leur conscience adoptent ce projet. J’aimerais être capable de décider du moment à partir si je suis en fin de vie. Pourquoi continuer à souffrir lorsqu’il n’y a pas d’espoir de guérir?
    Monique

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Pour notre sécurité *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.